Le toit du Gakushikaikan

Sortir de Jimbocho laisse une impression d’abandon, surtout lorsqu’on se dirige vers le pâté impérial. Rien de bien excitant en vue, à moins de marcher jusqu’à Ningyocho, voire Tsukiji. Raison de plus pour y rester in extremis et résister au partage des eaux, lever son majeur à Otemachi, Marunouchi et autres quartiers sinistres, aussi séduisants qu’un flan aux pruneaux avariés.

Oser entrer donc dans l’hôtel Gakushikaikan, ce bâtiment à taille humaine (quatre étages), au charme désuet. Ignorer son café (quelconque) et prendre l’ascenseur, direction le toit. Faire semblant d’être à l’aise en présence des réceptionnistes, genre t’inquiète je connais les lieux je suis un habitué. Les portes de l’ascenseur se referment, mission réussie : le toit est à nous.

Souvenirs de ma jeunesse toiturophile. [traveling compensé] Les toits près du Père-Lachaise, les échelles de pompiers, le vertige physique, la sensation de liberté, d’ouverture à l’inconnu. [fondu enchaîné]. Les toits des immeubles en construction de Reims, derrière la cathédrale, bouteilles de Champlure et de Pisse-dru, discussions étrangement ferventes. Ça y est, je fais mon Jacques Brel, il faut que je me calme. [fondu au noir] Pourtant… J’ai un pressentiment malsain, c’est le cas de le dire. Dans les livres d’histoire, on appellera les temps pré-Covid « la Vie d’Avant », comme on parle de l’Ancien Régime (non pas que je le regrette !), de la Belle Époque, etc. Et ma nostalgie pour cette vie d’avant (visiblement on n’est pas sortis de l’aubergine), vie d’avant pourtant moisie à bien des égards, n’est pas seulement sentimentale, je veux croire qu’elle est aussi politique : le monde qui vient (dystopie en marche), on n’en veut pas.

Un toit, un beau toit, avec bancs généreux et pelouse, sieste possible, personne pour nous contraindre, on peut respirer, se cacher, se sentir à la lisière du monde. Comme d’un coup soustrait à l’enfer de Tartuffe-Ubu. Un allègement, l’équivalent urbain du dessert appelé île flottante. Seul ou bien accompagné, le toit du Gakushikaikan est une utopie localisée, une zone neutre dans laquelle disparaître et recharger ses MP. N’hésitez pas à y poser une fesse par temps clair.

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